Bulletin de la Société de Pharmacie de Bordeaux, 1997, 136(1-4), 133-139
REVUE DES THÈSES

 
Acides (2-arylsulfonylimino)-2,3-dihydro-thiazolyl) phénoxyacétiques antagonistes des récepteurs du thromboxane A2.
F. Lacan
La Pharmacie du Mirail : Histoire d'une pharmacie bordelaise (1830-1996).
J.-M. Graciet
 Un siècle de pharmacie hospitalière à Bordeaux (1840-1940).
L. Bernard
L'Hôpital Saint-Jacques de Castelnaudary et son apothicairerie.
G. Freu-Tubéry
Les pharmaciens et l'industrie sucrière aux XVIIIe et XIXe siècles.
S. Bréchoteau

 
 



Fabrice Lacan

Acides (2-arylsulfonylimino)-2,3-dihydro-thiazolyl) phénoxyacétiques antagonistes des récepteurs du thromboxane A2 . Synthèse, étude structurale et pharmacologique
Thèse Doct. Univ.
Victor-Segalen (Bordeaux 2). Mention Sciences biologiques et médicales. Option Sciences pharmaceutiques. 1997, n° 7 . 1 vol. 258 p. 20,5 ´ 29 cm.
 

Puissant agent proagrégant, vasoconstricteur et bronchoconstricteur, le thromboxane A2est impliqué dans diverses pathologies cardiovasculaires, respiratoires ou rénales . Parmi les trois approches successivement envisagées pour s'opposer à ses effets (inhibition de la cyclooxygénase, inhibition de la thromboxane-synthétase, antagonisme sélectif des récepteurs du thromboxane A2) , c'est la dernière stratégie qui offrirait le plus d'avantages puisqu'elle s'oppose à la fois aux actions délétères du thromboxane A2 et de l'endoperoxyde PGH2 précurseur du thromboxane, mais sans bloquer la voie de la cyclooxygénase, donc sans entraver la formation bénéfique de prostacycline, agent protecteur endogène vis-à-vis de l'agrégation plaquettaire. C'est en se basant sur ces prémisses que Fabrice Lacan a conçu, synthétisé et étudié de nouveaux antagonistes des récepteurs du thromboxane A2 .

L'étude bibliographique à laquelle il s'est préalablement livré et qu'il résume dans la première partie de son travail l'a conduit à concevoir de nouveaux ligands de ces récepteurs présentant la structure d'acides (2-arylsulfonylimino)-2,3-dihydrothiazolyl) phénoxyacétiques . Les composés préparés se répartissent en deux séries selon que le reste phénoxyacétique est fixé sur le sommet 3 ou 4 de l'hétérocycle .

Les stratégies pour accéder à ces molécules sont détaillées dans la seconde partie de la thèse . Les dérivés 4-substitués ont été obtenus par une réaction de Hantzsch entre des N-(aminothioxométhyl) arylsulfonamides et des bromométhylcétones aromatiques ; il est à noter que la plupart de ces matières premières étant elles-mêmes originales, Fabrice Lacan a été amené à mettre au point leur procédé de préparation . En ce qui concerne les dérivés 3-substitués, leur synthèse met en jeu une cyclocondensation initiale entre le chloroacétaldéhyde et une thiourée disubstituée, le 4-hydroxy-tétrahydrothiazole disubstitué en 2 et 3 subissant ensuite une déshydratation en milieu acide . En incluant les différents stades intermédiaires, ce sont ainsi 136 composés qui ont été préparés, dont 118 sont des molécules originales . Les études spectroscopiques par analyse infrarouge et par RMN bidimentionnelle présentées dans la troisième partie et appuyées dans certains cas par la radiocristallographie , établissent sans ambiguïté la structure des molécules synthétisées .

Une dernière partie concerne l'évaluation pharmacologique . L'étude sur plaquettes humaines de l'activité antiagrégante vis-à-vis de divers inducteurs (acide arachidonique, ADP, collagène, U 46619) suggère des propriétés antagonistes envers les récepteurs du thromboxane A2 , fortement dépendantes de la géométrie spatiale des molécules . Ainsi ont été mis en évidence dans la série des dérivés 3-substitués des composés dénués d'effet agoniste partiel et possédant des CI50 comparables à celle du Sulotroban . Complétant des tests d'affinité qui ont corroboré le mode d'action de ces dérivés, un examen plus approfondi des courbes dose-réponse a permis de révéler un mécanisme de type compétitif. La spécificité d'action des drogues a été démontrée sur organes isolés ( estomac et aorte de Rat) vis-à-vis de contractions provoquées par le U 46619 . Enfin, des essais in vivo, réalisés chez le Rat , n'ont décelé aucune toxicité apparente, tous résultats encourageants qui incitent à poursuivre l'étude de cette nouvelle famille d'antagonistes, notamment par la recherche d'une activité bronchodilatatrice éventuelle, en vue d'une possible utilisation comme agents antiasthmatiques .

En résumé, il s'agit là d'un excellent travail de chimie thérapeutique sur un sujet de grand intérêt . Il convient d'en féliciter chaleureusement Monsieur Lacan et de complimenter aussi son Directeur de thèse, le Professeur Alain Nuhrich , qui, ayant proposé un thème de recherche de pleine actualité, en a dirigé la réalisation avec sa rigueur et son talent habituels.

G. Devaux




Jean-Marc Graciet

La Pharmacie du Mirail : Histoire d'une pharmacie bordelaise (1830-1996).
Thèse Doct. Pharm.
Victor-Segalen (Bordeaux 2), 1996, n° 94. 1 vol. 239 p., 12 ill., 20,5 ´ 29 cm.

On souhaiterait pouvoir disposer sur beaucoup d'officines d'études analogues à celle que Jean-Marc Graciet a consacré à la Pharmacie du Mirail à Bordeaux.
 

Il retrace en effet sur plus d'un siècle et demi l'histoire d'une officine créée en 1830 par Numa Oulès, cadet d'une famille de pharmaciens, dans un des plus anciens quartiers de la ville à l'angle de la rue des Augustins et de la rue du Mirail. Depuis sa création jusqu'à nos jours, cette officine connut neuf titulaires sur lesquels sont apportés de substantiels éléments biographiques . Le plus célèbre d'entre eux a été Jules Perrens qui y débuta sa carrière professionnelle avant d'être appelé à Paris par François Dorvault pour exercer les fonctions de sous-directeur de la Pharmacie centrale de France ; il reviendra par la suite à Bordeaux et deviendra Professeur à la Faculté de Médecine et de Pharmacie ainsi que Pharmacien-Chef des Hospices civils . C'est à lui que l'on doit la création en 1859 du Journal de Pharmacie de Bordeaux, ancêtre de notre Bulletin .

En s'appuyant sur des documents d'archives relatifs à cette pharmacie, tels que des inventaires après décès, des ordonnanciers et un recueil de formules, l'auteur de cette thèse montre l'évolution profonde de la pharmacie d'officine pendant cette période . On apprend que Numa Oulès fut un des premiers pharmaciens bordelais à honorer les prescriptions homéopathiques alors même que cette thérapeutique était très controversée, que Jules Perrens conçut et lança un médicament spécial , les Pilules de Puységur, dont la fabrication se maintiendra dans cette pharmacie pendant quelque cent-trente ans . L'étude d'un ordonnancier tenu par Charles Dabasse, successeur de Perrens, et celle du Cahier des formules usuelles, commencé par Jules Perrens et continué par les titulaires suivants, éclaire sur la pratique de l'art pharmaceutique dans la seconde moitié du XIXe siècle . Les activités de l'officine se diversifient ensuite avec Gabriel Szersnovicz qui adjoint un laboratoire d'analyses médicales. Maintenant un pharmacien d'officine ne peut cumuler ses fonctions avec celles de directeur de laboratoire, et avec la titulaire actuelle, Mme Annie Jude-Caraz, nous assistons aux dernières transformations : l'alambic de Numa Oulès est oublié, mais l'ordinateur a fait son entrée ; il n'y a plus beaucoup de préparations inscrites à l'ordonnancier et c'est le règne presque absolu de la spécialité ... et du tiers-payant .



En bref, cette thèse rassemble un bouquet d'informations, intéressantes aussi bien pour l'histoire de Bordeaux que pour l'histoire de la pharmacie en général . Merci à Jean-Marc Graciet de nous l'avoir offert.

G. Devaux




Laurence Bernard

Un siècle de pharmacie hospitalière à Bordeaux (1840-1940).
Thèse Doct. Pharm.
Victor-Segalen (Bordeaux 2), 1997, n°48. 1 vol. 190 p., 15 ill., 20,5 ´ 29 cm.
 

Depuis une quinzaine d'années, plusieurs thèses soutenues à Bordeaux en vue du Diplôme d'État de Docteur en Pharmacie ont été consacrées à des sujets historiques ; elles ont permis d'éclairer certains des aspects du passé de la pharmacie dans notre région . Mais des pans entiers de cette histoire restent encore dans l'ombre et la recherche ne doit pas s'interrompre .

C'est dire combien est bienvenue l'étude que Laurence Bernard consacre à la pharmacie hospitalière à Bordeaux entre 1840 et 1940, domaine et période pour lesquels nos connaissances étaient jusqu'alors particulièrement fragmentaires, n'offrant aucune vue d'ensemble permettant d'apprécier les évolutions survenues au cours de ce siècle . Les transformations ont concerné pourtant aussi bien le personnel affecté au service pharmaceutique que l'organisation de celui-ci et bien entendu le médicament lui-même tant ont été profonds les changements dans le domaine de la thérapeutique .

Malgré les freins mis par des administrateurs avant tout soucieux d'une gestion économe, la présence pharmaceutique à l'hôpital ira croissant . La bonne volonté et le dévouement des religieuses affectées à la pharmacie ne seront en effet plus suffisants et l'intervention de professionnels du médicament deviendra indispensable . D'Edmond Guyot-Dannecy jusqu'à Jean, André Labat et Jean Golse, en passant par Jules Perrens et Léonce Barthe, une succession de pharmaciens-chefs remarquables assurera la mise en place d'une organisation cohérente pour la pharmacie hospitalière à Bordeaux . Tous oeuvreront avec opiniâtreté pour le recrutement de pharmaciens-adjoints et pour l'extension du service pharmaceutique ; remarquons en particulier la création à l'Hôpital Saint-André dès 1895 d'un service central de stérilisation, puis en 1899 d'un laboratoire pour l'analyse des médicaments, des matières alimentaires et des liquides biologiques permettant ainsi à la biologie de faire son entrée en scène . L'instauration de l'Internat en pharmacie ne sera acquise que tardivement, en 1902, après une suite de démarches laborieuses commencées quarante ans plus tôt ! Bel exemple de persévérance ... On suivra également avec intérêt l'évolution de la thérapeutique hospitalière longtemps très traditionnelle ( en 1930, on commande encore près de trois tonnes et demie de farine de lin et une tonne de farine de moutarde pour les cataplasmes ! ) et qui ne s'ouvrira que difficilement aux spécialités avec le souci évident - et toujours actuel !... - de limiter les dépenses. La première spécialité admise dans les hôpitaux bordelais ne le fut qu'en 1912 : il s'agissait du Salvarsan , organo-arsenical alors utilisé dans le traitement de la syphilis. Ce n'est que très progressivement que la liste s'élargira et que diminuera du même coup la part des préparations exécutées à la pharmacie .



On ne peut que complimenter Mademoiselle Bernard pour son travail et lui être reconnaissant des longues heures passées à l'ingrat dépouillement des procès-verbaux des délibérations du Conseil d'administration des Hospices civils de Bordeaux . Elle nous offre ainsi une documentation sûre sur la pharmacie hospitalière bordelaise et il ne sera à l'avenir plus possible d'aborder le sujet sans se référer à son excellent ouvrage .

G. Devaux




Ghislaine Freu-Tubéry

L'Hôpital Saint-Jacques de Castelnaudary et son apothicairerie.
Thèse Doct. Pharm.
Victor-Segalen (Bordeaux 2), 1997, n° 83. 1 vol. 179 f., 27 ill., 20,5 x 29 cm.
 

La capitale du Lauragais est bien connue de tous par son célèbre cassoulet . Mais Castelnaudary mérite aussi de retenir l'attention par l'apothicairerie de son vieil hôpital Saint-Jacques, restaurée il y a peu, et qui s'ennorgueillit d'une superbe collection de 226 pots de pharmacie . D'une manière comparable à ce qu'avait fait Véronique Marquette en 1986 pour l'apothicairerie de l'Hôpital Saint-Antoine de Bazas (voir Bull. Soc. Pharm. Bordeaux, 1987, 126, 66-67), Madame Freu-Tubéry s'attache à présenter ce remarquable ensemble .

Après une première partie consacrée à l'histoire de l'Hôpital Saint-Jacques du XIVe siècle à nos jours, elle développe dans la seconde partie de sa thèse tout ce qui a trait à l'apothicairerie : histoire et fonctionnement au cours des siècles, description des locaux, inventaire et description détaillée de la collection de pots . La majeure partie d'entre eux sont en faïence du XVIIIe siècle et se répartissent en plusieurs séries . Les plus intéressants sont sortis des ateliers des frères Ferrat à Moustiers, bien connus pour leur production de petit feu aux décors de teintes vives ; l'origine de ces pots est indiscutable, une quinzaine portant l'inscription Ferrat à Moustiers sur ou sous le piédouche . Les pots en porcelaine sont au nombre de 62 et portent la marque de Fouque et Arnoux à Toulouse ; à noter que l'un d'eux , avec l'inscription Boules de Nancy , contient encore quelques unes de ces boules d'acier vulnéraires dont certaines portent la marque de leur fabricant MATHIEU NANCY . Parmi le reste du matériel de la pharmacie, on remarquera un très beau mortier en bronze daté de 1622, ainsi qu'une goudronnière Magne-Lahens, sorte de verseuse en porcelaine imaginée par un pharmacien de Toulouse et permettant d'obtenir une eau de goudron irréprochable à 5 centimes le litre , sans doute très utile lorsque la mode était à ce remède... Signalons encore un tableau divisé en quatre registres agrémentés de flacons, de drogues et d'instruments de laboratoire, sur lequel sont inscrits quelques versets du Livre de Ben Sirac le Sage, dit encore L'Ecclésiastique (Si 38, 1-8), seul passage des Écritures qui mentionne le pharmacien .



Cette étude, qui honore son auteur par son sérieux et sa qualité, arrive fort opportunément en un temps où l'attention se focalise particulièrement sur la sauvegarde du patrimoine pharmaceutique .

G. Devaux




Sophie Bréchoteau

Les pharmaciens et l'industrie sucrière aux XVIIIe et XIXe siècles.
Thèse Doct. Pharm.
Victor-Segalen (Bordeaux 2) , 1997, n° 44 . 1 vol. 272 p., 38 ill. ou fac. sim., 20,5 ´ 29 cm.
 

Ce sont les Arabes qui ont introduit le sucre en pharmacie à la fois pour obtenir des formes galéniques agréables au goût et pour assurer une meilleure conservation des préparations . Aussi ne faut-il pas s'étonner si les apothicaires ont eu le monopole de sa vente jusqu'au XVIIIe siècle . L'expression d' apothicaire sans sucre , passée dans la langue pour désigner quelqu'un qui manque de l'essentiel, conserve le souvenir de cette époque .

Mais les pharmaciens ont également apporté leur contribution à l'industrie sucrière, d'une part en participant très activement à la recherche de substituts du sucre de canne dont notre pays était privé au moment du Blocus continental, d'autre part en mettant à profit leurs connaissances scientifiques pour perfectionner l'art du raffinage .

Ce sont ces deux aspects que Sophie Bréchoteau a principalement envisagés dans sa thèse. Elle a bien mis en valeur le rôle des pharmaciens militaires dans les recherches sur le sucre de raisin ainsi que la contribution pharmaceutique à l'extraction industrielle du sucre de betterave et aux procédés de raffinage. Citons notamment les apports de Charles Derosne pour le blanchiment des sucres par clairçage, la découverte par Pierre Figuier à Montpellier des propriétés décolorantes du noir animal - largement utilisées lors du raffinage - , les travaux d'Antoine Boissenot à Châlon-sur-Saône sur la revification des noirs , ceux de Dunbrunfaut, de Leplay, de Pelouze, de Garnier sur divers autres aspects de l'industrie sucrière .

Sophie Bréchoteau nous révèle également que des pharmaciens de notre région ont apporté leur pierre : extraction du sucre de châtaigne par Raynaud et Chamard à Tulle ; production de sucre de raisin par Chansarel à Bordeaux, et surtout par Gardet et Laroche à Bergerac ; ateliers de raffinage des pharmaciens bordelais François Chardevoine rue Sainte-Croix et surtout Étienne Bertin quai de Paludate: la raffinerie de ce dernier deviendra la plus importante de la ville au milieu du XIXe siècle après le développement que lui donna son neveu . Nous découvrons aussi Hyacinthe Pitay, pharmacien particulièrement industrieux qui géra une fabrique d'ammoniaque rue Pierre à Bordeaux , une autre de produits chimiques à Caudéran ainsi qu'une fabrique de sucre de betterave et une raffinerie à Moutellon, près de Le Pecq, dans les Yvelines : on lui doit d'intéressantes innovations, qui ont donné lieu à un brevet déposé en 1849, pour l'obtention des sucres de canne et de betterave .


Cette thèse, bien documentée, apporte ainsi une nouvelle illustration de la polyvalence du pharmacien lorsqu'il met à profit de façon avisée la pluridisciplinarité de sa culture scientifique.

G. Devaux